Première entrée donc. Au fait, soyez prévenus, c'est anecdotique et ça risque de le rester — il s'agit peut-être d'élaborer, de manière volontairement fragmentaire, une théorie de l'anecdotique.
Ce matin, en me promenant dans les rues fort animées de Canet-en-Roussillon pour un dimanche de novembre (mais il y a marché, ceci expliquant cela, sans parler de la douceur du temps propice à la promenade), je croise entre autres badauds un couple dont le monsieur a un look assez classique d'homo quinqua en 2008 : combat trousers vaguement arty, un sweat à coutures apparentes aux poignets sans côtes, un second sweat sur les épaules, de couleur contrastée par rapport au premier (rouge sur noir ou l'inverse), le tout sur un petit bedon, chaussé de gros croquenots pseudo-militaires pleins de boucles ou de lacets, et chauve avec le crâne rasé et une micro barbiche poivre et sel tellement bien taillée qu'on la dirait sculptée à la pince à épiler. C'est sans doute la boule à zéro qui m'a mis sur la voie, ainsi que le look d'ensemble : un poil trop jeune pour son âge, et une telle panoplie d'accessoires virils que l'ensemble signifiant se dénonçait par son excès même. Bref, ce qu'on appelle un look homo un tantinet pétasse, autant dire coiffeuse de province. Mais comme il était accompagné d'une amie, sans doute sa compagne, ma première réaction et demie, amusée, a été : "Tiens, ça se vérifie encore une fois : les hétéros piquent leurs looks aux homos avec cinq ou dix ans de décalage" — et encore, les médias, la démocratisation et la mondialisation aidant, le décalage tend à se réduire à six mois de nos jours.
(A ce propos, quelqu'un se souvient-il du nom de cette émission de télé-réalité, britannique je crois, où des homos relookent un hétéro bon teint ? Queer Eye for the Straight Guy ? J'ai dû la regarder une fois, c'est assez marrant.)
J'en étais là de mes cogitations et me retourne pour contempler une dernière fois le monsieur d'un œil évidemment strictement scientifique (non mais vraiment, c'était pas du tout mon type…) quand je le vois me rendre mon regard par une œillade par en-dessous qui fout en l'air toutes mes hypothèses sociologiques précédentes : ce n'était peut-être pas un hétéro déguisé en homo déguisé en militaire de carrière en permission mais "simplement" un homo. Et encore, si c'était si simple. Relire à ce propos un chapitre vertigineux de Don Quichotte de Kathy Acker, intitulé sobrement "Heterosexuality", où la narratrice et un mec, tous deux hétéros, baisent en étant tous les deux travestis.
Deuxième anecdote : vu une expo de Manuel Boix.
http://www.manuelboix.com/
Ça ne dit certainement rien à personne mais c'est un excellentissime graphiste catalan, pardon, valencian, d'une soixantaine d'années. S'il y avait une justice en ce bas monde, il serait mondialement célèbre comme Milton Glaser, à qui son travail fait furieusement penser. C'est très 70 voire 60 et en même temps il a su évoluer avec grâce, sans rester prisonnier de tics baba cool ni chercher à se moderniser à tout prix. Et surtout, il témoigne d'une maîtrise graphique et d'une variété dans la cohérence assez étonnantes. Ce n'est pas de l'art au sens fort mais de l'art appliqué, et du très grand. Il se trouve que, sans connaître le nom de Manuel Boix, j'avais eu il y a 25 ans une immense affiche de lui, que j'avais fini par donner à une amie à l'occasion d'un déménagement (mais il se peut que ma mémoire joue des tours : j'en avais peut-être deux exemplaires, un pour moi, que j'ai peut-être encore, roulé dans un tube dans un coin, et un pour elle, que j'ai revu chez elle il y a une dizaine d'années — et comme elle a déménagé deux fois entre temps, il se peut que ladite affiche ait atterri à la poubelle — le frangin de ladite amie étant sur la liste de diffusion de ce blog, il pourra confirmer, s'il a la curiosité d'aller voir un peu sur le site de Boix). Bref, tout cela m'a ramené très loin en arrière, alors que j'étais arrivé un peu par hasard au Couvent des Minimes de Perpignan, drôle de lieu d'expo et véritable dédale de galeries et de salles.
Là où cette anecdote prend sa pertinence dans ce blog-ci, c'est que j'ai l'intime conviction que MB était homo, et je me suis rendu compte rétrospectivement que je le savais déjà sans le savoir il y a un quart de siècle — ladite affiche représentait un couple d'adolescents (une fille et un garçon) nus et dansant. Avez-vous déjà eu cette intuition, en voyant un film, en lisant un roman ou en voyant une œuvre graphique, que l'auteur était homo, alors même que la thématique n'était pas particulièrement pertinente ? Ce qui laisse entendre que ladite intuition relèverait plutôt du style. A ce propos, en cherchant d'autres blogs intitulés "standard deviation" tout à l'heure, j'en trouve un anglophone dont l'auteur(e), qui a un prénom androgyne en anglais (Robin), est à mon avis une femme (sachant que ledit ou ladite auteur(e) vit avec une femme, mais c'est encore une autre histoire). Breft, ça voudrait dire que le style d'une production signifiante serait marqué par le genre et/ou l'orientation sexuelle de son auteur(e)… Vaste débat. J'ai déjà eu, en voyant des courts métrages (expérimentaux, donc pas spécialement narratifs) de Mathias Müller, la conviction qu'il était homo — ce qui a été confirmé ultérieurement par la thématique d'un autre de ses courts, plus narratif, ainsi que par ses propos lors d'une table ronde.
Enfin, troisième anecdote de la journée : une fois revenu à Canet, dont les rues se sont vidées en soirée, je vois de loin dans la rue une silhouette (blouson en cuir et jean clair, sans doute beige) et je suis sûr que ce gars est homo. Serait-ce parce que je suis en manque que mon gaydar est particulièrement sensible aux signaux subliminaux ?
Au-delà des anecdotes : dans l'interaction sociale, je me rends compte que je consacre beaucoup d'énergie sémiologique à observer le comportement des inconnus afin de déterminer s'ils sont ou non homos. Le fait que je m'interroge autant est sans doute typique d'une génération et d'origines socio-culturelles où l'orientation sexuelle restait (et reste parfois encore aujourd'hui) codée, dont quelque chose qui appelle le décodage par tout un travail maniaque d'interprétation. Ce qui est à la fois un gâchis phénoménal d'énergie psychique, et en même temps affine la perception des conduites d'autrui. De fait, l'habitude aidant, cette tendance m'apparaît comme une disposition mentale plus enrichissante que l'inverse — mais qu'est-ce que l'inverse, ou qu'est-ce que ça pourrait être ?
Ce matin, en me promenant dans les rues fort animées de Canet-en-Roussillon pour un dimanche de novembre (mais il y a marché, ceci expliquant cela, sans parler de la douceur du temps propice à la promenade), je croise entre autres badauds un couple dont le monsieur a un look assez classique d'homo quinqua en 2008 : combat trousers vaguement arty, un sweat à coutures apparentes aux poignets sans côtes, un second sweat sur les épaules, de couleur contrastée par rapport au premier (rouge sur noir ou l'inverse), le tout sur un petit bedon, chaussé de gros croquenots pseudo-militaires pleins de boucles ou de lacets, et chauve avec le crâne rasé et une micro barbiche poivre et sel tellement bien taillée qu'on la dirait sculptée à la pince à épiler. C'est sans doute la boule à zéro qui m'a mis sur la voie, ainsi que le look d'ensemble : un poil trop jeune pour son âge, et une telle panoplie d'accessoires virils que l'ensemble signifiant se dénonçait par son excès même. Bref, ce qu'on appelle un look homo un tantinet pétasse, autant dire coiffeuse de province. Mais comme il était accompagné d'une amie, sans doute sa compagne, ma première réaction et demie, amusée, a été : "Tiens, ça se vérifie encore une fois : les hétéros piquent leurs looks aux homos avec cinq ou dix ans de décalage" — et encore, les médias, la démocratisation et la mondialisation aidant, le décalage tend à se réduire à six mois de nos jours.
(A ce propos, quelqu'un se souvient-il du nom de cette émission de télé-réalité, britannique je crois, où des homos relookent un hétéro bon teint ? Queer Eye for the Straight Guy ? J'ai dû la regarder une fois, c'est assez marrant.)
J'en étais là de mes cogitations et me retourne pour contempler une dernière fois le monsieur d'un œil évidemment strictement scientifique (non mais vraiment, c'était pas du tout mon type…) quand je le vois me rendre mon regard par une œillade par en-dessous qui fout en l'air toutes mes hypothèses sociologiques précédentes : ce n'était peut-être pas un hétéro déguisé en homo déguisé en militaire de carrière en permission mais "simplement" un homo. Et encore, si c'était si simple. Relire à ce propos un chapitre vertigineux de Don Quichotte de Kathy Acker, intitulé sobrement "Heterosexuality", où la narratrice et un mec, tous deux hétéros, baisent en étant tous les deux travestis.
Deuxième anecdote : vu une expo de Manuel Boix.
http://www.manuelboix.com/
Ça ne dit certainement rien à personne mais c'est un excellentissime graphiste catalan, pardon, valencian, d'une soixantaine d'années. S'il y avait une justice en ce bas monde, il serait mondialement célèbre comme Milton Glaser, à qui son travail fait furieusement penser. C'est très 70 voire 60 et en même temps il a su évoluer avec grâce, sans rester prisonnier de tics baba cool ni chercher à se moderniser à tout prix. Et surtout, il témoigne d'une maîtrise graphique et d'une variété dans la cohérence assez étonnantes. Ce n'est pas de l'art au sens fort mais de l'art appliqué, et du très grand. Il se trouve que, sans connaître le nom de Manuel Boix, j'avais eu il y a 25 ans une immense affiche de lui, que j'avais fini par donner à une amie à l'occasion d'un déménagement (mais il se peut que ma mémoire joue des tours : j'en avais peut-être deux exemplaires, un pour moi, que j'ai peut-être encore, roulé dans un tube dans un coin, et un pour elle, que j'ai revu chez elle il y a une dizaine d'années — et comme elle a déménagé deux fois entre temps, il se peut que ladite affiche ait atterri à la poubelle — le frangin de ladite amie étant sur la liste de diffusion de ce blog, il pourra confirmer, s'il a la curiosité d'aller voir un peu sur le site de Boix). Bref, tout cela m'a ramené très loin en arrière, alors que j'étais arrivé un peu par hasard au Couvent des Minimes de Perpignan, drôle de lieu d'expo et véritable dédale de galeries et de salles.
Là où cette anecdote prend sa pertinence dans ce blog-ci, c'est que j'ai l'intime conviction que MB était homo, et je me suis rendu compte rétrospectivement que je le savais déjà sans le savoir il y a un quart de siècle — ladite affiche représentait un couple d'adolescents (une fille et un garçon) nus et dansant. Avez-vous déjà eu cette intuition, en voyant un film, en lisant un roman ou en voyant une œuvre graphique, que l'auteur était homo, alors même que la thématique n'était pas particulièrement pertinente ? Ce qui laisse entendre que ladite intuition relèverait plutôt du style. A ce propos, en cherchant d'autres blogs intitulés "standard deviation" tout à l'heure, j'en trouve un anglophone dont l'auteur(e), qui a un prénom androgyne en anglais (Robin), est à mon avis une femme (sachant que ledit ou ladite auteur(e) vit avec une femme, mais c'est encore une autre histoire). Breft, ça voudrait dire que le style d'une production signifiante serait marqué par le genre et/ou l'orientation sexuelle de son auteur(e)… Vaste débat. J'ai déjà eu, en voyant des courts métrages (expérimentaux, donc pas spécialement narratifs) de Mathias Müller, la conviction qu'il était homo — ce qui a été confirmé ultérieurement par la thématique d'un autre de ses courts, plus narratif, ainsi que par ses propos lors d'une table ronde.
Enfin, troisième anecdote de la journée : une fois revenu à Canet, dont les rues se sont vidées en soirée, je vois de loin dans la rue une silhouette (blouson en cuir et jean clair, sans doute beige) et je suis sûr que ce gars est homo. Serait-ce parce que je suis en manque que mon gaydar est particulièrement sensible aux signaux subliminaux ?
Au-delà des anecdotes : dans l'interaction sociale, je me rends compte que je consacre beaucoup d'énergie sémiologique à observer le comportement des inconnus afin de déterminer s'ils sont ou non homos. Le fait que je m'interroge autant est sans doute typique d'une génération et d'origines socio-culturelles où l'orientation sexuelle restait (et reste parfois encore aujourd'hui) codée, dont quelque chose qui appelle le décodage par tout un travail maniaque d'interprétation. Ce qui est à la fois un gâchis phénoménal d'énergie psychique, et en même temps affine la perception des conduites d'autrui. De fait, l'habitude aidant, cette tendance m'apparaît comme une disposition mentale plus enrichissante que l'inverse — mais qu'est-ce que l'inverse, ou qu'est-ce que ça pourrait être ?

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